Je viens de me plonger dans les thèses de Peter Turchin sur la cliodynamique et la surproduction des élites, c’est très éclairant. La crainte des élites devant l’émergence de concurrents issus du peuple n’est dit-il pas un simple réflexe aristocratique, mais la manifestation d’une loi presque biologique qu’il met au jour : la surproduction des élites engendre mécaniquement la compétition, et cette compétition, faute de débouchés, déverse ses excédents dans la rue ou dans les urnes. Par ailleurs, rien n’angoisse davantage les détenteurs du pouvoir que la possibilité qu’un enfant de la roture, bardé de diplômes ou fort d’un charisme imprévisible, vienne déstabiliser la délicate géométrie des hiérarchies. Dès lors, l’effort n’est plus seulement de conserver l’autorité, mais de neutraliser l’imaginaire social qui pourrait produire de nouveaux prétendants. C’est ici qu’intervient l’agnotologie, cette science de la fabrication de l’ignorance, subtile héritière des manipulations ecclésiales et des techniques publicitaires américaines, et lien avec la confiscation actuelle de la pensée. Par le contrôle du flux d’informations, par l’inondation médiatique de faits triviaux ou de polémiques stériles, on réduit en effet la capacité d’analyse, on brouille les lignes de fracture réelles, on noie les enjeux collectifs dans un brouillard volontairement entretenu. Les élites françaises, nourries des leçons de Machiavel plus que de celles de Montesquieu, ont su perfectionner cet art : il suffit de saturer l’espace public de débats sur les tenues vestimentaires, les querelles mémorielles ou les faits divers criminels pour éviter que l’attention se porte sur la concentration des richesses, la capture des institutions, la fragilité écologique ou la faillite du système éducatif. Le divertissement accomplit le reste, et l’on retrouve ici la vieille intuition pascalienne : l’homme fuit sa condition en se distrayant. Le peuple connecté, transformé en smombie hypnotisé par ses écrans, consacre ses heures de veille à défiler dans les labyrinthes des plateformes, à liker des images, à commenter des rumeurs, pendant que les questions essentielles s’évaporent. Il ne s’agit plus seulement de pain et de jeux comme à Rome, mais d’un flux continu de contenus formatés pour occuper chaque interstice de l’attention. L’économie numérique, avec ses algorithmes calibrés, offre aux gouvernants l’instrument rêvé pour canaliser les désirs, saturer les esprits et détourner les colères. Ainsi s’opère la confiscation de la pensée, dernier degré d’un processus où la démocratie demeure façade plus que réalité. On proclame l’égalité des chances, mais l’école se segmente, les diplômes se dévaluent, et l’ascenseur social se bloque à mi-palier. On vante la liberté d’expression, mais les débats publics se réduisent à des duels convenus, où chacun joue le rôle assigné par le script médiatique. On promet une République des talents, mais l’appareil d’État recycle les mêmes profils, issus des mêmes écoles, reproduisant à l’infini les mêmes logiques de cooptation. En définitive, les stratégies actuelles visent moins à gouverner qu’à étouffer la possibilité d’un surgissement imprévu. La peur des élites n’est pas tant celle du peuple en armes que celle du peuple pensant. C’est pourquoi l’on enferme les consciences dans des cages de verre, transparentes mais étanches, où l’illusion de la participation masque l’absence de véritable souveraineté. Turchin dirait que la mécanique se tend et que les pièces grincent déjà. Les élites, pressées d’éviter l’affrontement direct, multiplient les dispositifs de diversion et d’ignorance organisée. Ce constat, en France, se donne à voir dans la lassitude démocratique, dans l’abstention massive, dans la colère diffuse qui cherche encore son visage. Derrière les talk-shows, les réformes spectaculaires ou les polémiques fabriquées, demeure la crainte première : qu’un jour surgisse, de la masse distraite et désorientée, une génération de prétendants qui ne se contentera plus d’images ni de slogans, mais réclamera des places réelles, des responsabilités concrètes et une redéfinition du pouvoir.
News Article
La cliodynamique de Peter Turchin