Charles et Kimiko, roman d’amour, de guerre et de musique

Je me souviens de cette soirée d’un dimanche d’été où lui et Gaëlle nous reçurent dans le corps de ferme qu’ils rénovent dans un écrin de campagne finistérienne, à cent mètre de la mer et non loin du port de Douarnenez, bâtiment par bâtiment, patiemment, pour rendre sa dignité fonctionnelle à ce lieu chargé d’années tout en lui conservant le charme de sa légitime patine. Ce soir-là, pour accompagner une traditionnelle dégustation d’Islay, fil conducteur habituel de nos retrouvailles, il évoqua longuement ses souvenirs familiaux, sans nostalgie ni pathos, simplement avec le ton ému et curieux de celui qui vient de soulever une malle du grenier et laisse ainsi enfin s’échapper le génie de la mémoire avide de s’incarner à nouveau sous la forme fragile mais tenace du récit de la transmission. Martial venait auparavant, en prélude et selon notre usage, de me faire visiter son incroyable cabinet de curiosités, en commentant les nouvelles trouvailles, uniformes, trophées, documents administratifs, pièces à ajuster désormais au puzzle généalogique qu’il s’efforce de compléter tout aussi patiemment qu’il rénove ses granges et étables. La fresque familiale se reconstitue donc au même rythme que les vieilles pierres qui l’abritent désormais. Passés au salon, sous le regard assuré du buste d’un aïeul qui avait ce printemps gagné avec aplomb sa place définitive auprès des vivants, nous étions donc prêts à nous laisser une fois de plus envouter. Aussi généreux en digressions qu’en whisky, il nous fit alors cheminer entre anecdotes biographiques et Lagavulin, entre Laphroaig et anamnèses lignagères. La magie habituelle du conteur et les arômes tourbés nous guidaient avec assurance dans ce dédale mémoriel, quand au sortir d’un Port Ellen 1979, au parfum d’embruns et de tourbe marine, l’attaque exotique d’un Nikka Taketsuru Pure Malt, au boisé discret et à la douceur patiente nous surprit soudain et mit nos sens en alerte. L’effet de surprise passé, l’habile narrateur nous fit peu à peu glisser vers l’histoire de Charles le lunaire violoniste des nuits électriques de Montmartre et de Kimiko, la douce perle du pays du soleil levant. L’alchimie gustative de ces deux parfums annonçait une destinée de couple qui allait nous tenir en haleine tard dans la douceur de cette nuit augustéenne, entre la chaleur du présent et la persistance du souvenir, entre la fatalité de destins confisqués et la persévérance providentielle de volontés obstinées. A mon tour, et avec la permission de Martial, je vous invite à les suivre. Servez-vous donc un whisky, je vous propose un Eddu quimpérois (de Plomelin soyons précis), pour retrouver la tonalité bretonne de la soirée augurale, et pour la musique bien sûr, un solo de jazz : cherchez sur la toile le Souvenir de Charles Paknadel, ce 78 tours enregistré à Tokyo en 1931, et laissez son violon vous guider, comme il le fit jadis, entre la promesse des départs et la mélancolie des ports d’attache, entre une lourde malle de voyage et un samovar tutélaire.